Les ressources génétiques : pourquoi les conserver, comment fonctionne un réseau de conservation, avec l'exemple de la carotte

Les ressources génétiques : pourquoi les conserver, comment fonctionne un réseau de conservation, avec l'exemple de la carotte

août 2010

Orange la carotte ? « Pas du tout ! », vous aurait-on répondu en Afghanistan au XIème siècle, lorsque les premières de ces racines sont apparues. Si la version orange monopolise aujourd'hui nos assiettes, c'est parce que les maraîchers et les semenciers ont sélectionné ces variétés, plus sucrées, goûteuses et faciles à cuisiner. Pourtant, les variétés anciennes, jaunes, pourpres ou blanches ne sont pas oubliées, et sont étudiées afin de préserver et de redécouvrir le patrimoine génétique des carottes.

Quand elle débarque en Europe de l'Ouest, au XIVème siècle, la carotte n'a rien de celle que nous connaissons aujourd'hui : tout droit venue d'Afghanistan, elle affiche ses couleurs pourpre et jaune. Au XVIIème siècle, elle vire au blanc, avec une variété dérivée de la jaune initiale, et se retrouve dans les plats français. La version jaune est aussi celle qui permet de faire émerger la variété orange, riche en carotène, à la fin du XVIIème siècle, aux Pays-Bas. Le succès ne se fait pas attendre : travaillée par les maraîchers et les semenciers, qui obtiennent quantité de variétés de formes, de couleurs et de calibres, la carotte orange envahit rapidement le monde... et supplante toutes les autres. « Dans les années 80, il y a eu une grosse pression pour uniformiser la production, explique Emmanuel Geoffriau, responsable de l'unité filière légumière et semencière d'Agrocampus Ouest et coordinateur du réseau de conservation carottes. Le type cylindrique, dit « Nantais », a été privilégié, jusqu'à représenter deux tiers des surfaces cultivées dans le monde ». Or qui dit uniformisation, dit perte de diversité : avec le raz-de-marée nantais, de nombreuses variétés ont été abandonnées, et avec elles, autant de ressources génétiques.                                                    

Un réseau pour conserver les ressources génétiques des carottes

« Il était devenu incontournable de créer un réseau de conservation de ressources génétiques », observe Emmanuel Geoffriau. Son but ? Sauvegarder le matériel génétique et mutualiser les efforts pour maintenir ces ressources génétiques, et ce en réunissant des experts de chaque variété. Avec leurs connaissances pointues des caractéristiques et du comportement de chacune de ces variétés, ils vont pouvoir affiner la caractérisation et l'identification du matériel génétique collecté. Ce réseau, baptisé « Réseau Carottes et autres Daucus », réunit des anciennes variétés cultivées (400 populations) et sauvages (100 populations). Ce réseau balaie de nombreuses activités : il rassemble les informations sur les différentes variétés existantes, tirées par exemple d'extraits de catalogues commerciaux anciens ; il collecte du matériel génétique, via d'autres réseaux, des particuliers, des entreprises ou de la prospection ; il caractérise les différentes ressources récoltées ; il multiplie, dans le but d'avoir des lots de bonnes qualité et quantité ; il assure également la conservation de ces ressources, en chambre froide, sous forme de graines ou par congélation ; il évalue, éprouvant la résistance aux maladies de chaque variété, leur comportement, telle que précocité ou rusticité, ou encore leur teneur en carotène. « Il y a deux objectifs à ce travail : d'une part favoriser l'utilisation directe de variétés d'intérêt à la consommation par les populations, et d'autre part, améliorer les variétés existantes de carottes par la création variétale », résume le spécialiste.

Identifier les pigments pour améliorer l'offre

Parmi ses activités de recherche, elle revêt un enjeu particulier : l'étude de la diversité pigmentaire du programme « Pigments Carotte », qui réunit des partenaires publics (Unite Mixte de Recherche GenHort, Agrocampus Ouest, Université d'Angers) et des partenaires privés (Vilmorin, Clause Vegetable Seeds et Diana Natural). « La carotte est particulière par rapport à d'autres espèces, explique Emmanuel Geoffriau. Les variétés anciennes ont été rapidement supplantées par de nouvelles variétés hybrides et ont été perdues. Mais la demande existe pour d'autres couleurs et d'autres qualités nutritionnelles. Il nous faut faire le point sur toute la diversité dont nous disposons ». Diversité en pigments, parmi lesquels carotène, lycopène, anthocyane, lien entre le génotype et l'environnement, polymorphisme des gènes… : le programme « Pigments carotte » ne manque pas d'objectifs. Le premier programme de recherches, lancé de 2006 à 2009, a d'ores et déjà permis d'obtenir des résultats probants. Les pigments de variétés blanches, jaunes, roses et pourpres ont par exemple été évalués, mettant en évidence une grande diversité de leur teneur et de leur nature. Les scientifiques ont aussi mis en évidence un lien de cause à effet entre le lieu de culture et le profil pigmentaire ou la qualité des carottes, en jouant sur leur teneur en sucres, en composés aromatiques ou leur capacité antioxydante.

Blanche, rose, jaune : la diversité de la carotte émerge !

Sur la parcelle présentée pour les journées de la biodiversité, à Angers, Emmanuel Geoffriau a plus d'une dizaine d'accessions à présenter. « La Blanche des Vosges, qui ne possède pas de pigments, est actuellement utilisée comme plante fourragère,  alors qu'elle avait auparavant un double usage. Elle devrait être réinscrite au catalogue pour permettre une consommation officielle », décrit le spécialiste, la racine incolore en main. Les carottes jaunes du Doubs ont quant à elles créé la surprise : elles possèdent de la lutéine, un pigment présent dans d'autres légumes. Les carottes roses asiatiques, baptisées « Nutrired », ne semblent par contre pas adaptées aux conditions de culture européennes. « L'histoire de la Pourpre S21 est particulièrement intéressante, raconte le spécialiste. Elle est très riche en anthocyane, ce qui lui a valu d'être abandonnée pour l'alimentation, ayant tendance à colorer fortement l'eau de cuisson et les bouillons. Mais on la redécouvre actuellement en tant que source de colorant naturel ». Autre « phénomène » : la « Purple Haze », une variété hybride a priori violette, mais possédant un coeur orange ! La Parisienne a elle aussi de beaux jours devant elle : ronde comme un navet, elle était cultivée par les maraîchers de la ceinture verte de Paris. Une forme pas facile à cuisiner... mais qui fait le bonheur de l'agro-industrie, avide de proposer des produits originaux, comme des boules de carottes !

« La diversité des carottes est incroyable, s'enthousiasme Emmanuel Geoffriau. Et cette diversité passe aussi bien par des critères visuels, comme la couleur et la forme, que par des critères liés à la culture et à leurs capacités d'adaptation, ou à des critères organoleptiques, avec des variétés plus ou moins sucrées, fibreuses, amères... Sans compter qu'au sein même de la carotte, la peau et le cœur peuvent avoir des caractéristiques différentes ! ». Prochaine étape pour améliorer encore la diversité des carottes : se pencher sur les carottes sauvages, dont les caractéristiques encore largement méconnues pourraient permettre d'améliorer la diversité des espèces cultivées. Affaire à suivre !



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